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Afghanistan

2 éditoriaux rédigés en septembre 2009 et en mars 2010 par le général MARTINEZ : l'impasse en Afghanistan (2009) et l'échec de la communauté internationale en Afghanistan (déjà... en 2010). Il y a 12 ans déjà, le général MARTINEZ faisait le constat de l'imprévoyance, du manque de réalisme politique, de la méconnaissance dans de nombreux domaines, et de l'incohérence voire l'absence d'une stratégie précise.

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Afghanistan – Général Antoine Martinez 1. éditorial septembre 2009 :

l'impasse en Afghanistan Huit ans après l’engagement militaire en Afghanistan, des élections présidentielles viennent de s’y dérouler. Ces dernières ont été saluées par certains, dont le Secrétaire général de l’OTAN, comme un succès. On ne peut que regretter de telles appréciations, la fraude ayant été souvent présente et au mieux un Afghan sur trois ayant voté, ce qui dément de façon cinglante les prévisions des medias occidentaux qui vantaient la volonté du peuple afghan d’en finir avec une situation de guerre et son souhait d’instaurer une démocratie. En outre, l’attente incroyable pour en connaître les résultats augure mal de la situation politique à venir qui risque d’être tumultueuse. Alors, où en est-on aujourd’hui des objectifs poursuivis par les forces engagées sous commandement de l’OTAN et des résultats obtenus ? Quelle vision stratégique conduit cette opération ? Y en a-t-il une d’ailleurs ?Le sujet est trop grave pour se satisfaire des commentaires émis par les responsables occidentaux plutôt optimistes, loin des réalités du terrain et manquant de vision à long terme, d’autant plus que l’aide apportée est totalement inefficace et que les pertes humaines, civiles ou militaires, ne cessent d’augmenter. Une réflexion sérieuse menée au sein de l’OTAN et de l’ONU s’impose pour sortir de cette impasse le plus vite possible et dans les meilleures conditions. Pour cela, il faut examiner les faits qui sont souvent têtus, n’en déplaise à certains, et les accepter.


Tout d’abord, reconnaissons qu’au lendemain du 11 septembre 2001, nous étions tous des Américains et que le déclenchement de l’opération engagée en Afghanistan était légitime et la participation de la France justifiée. Il s’agissait de punir Al-Qaïda et son chef Ben Laden ainsi que le régime taliban qui hébergeait ce dernier et qui faisait, par ailleurs, régner la terreur dans ce pays. Or, l’opération fut un succès, l’objectif fixé ayant été rapidement atteint puisque le régime taliban était renversé et Ben Laden probablement tué lors des bombardements de la zone montagneuse de Tora Bora, en décembre 2001. Mais le reconnaître était et est toujours difficile pour nos amis américains qui dans tout arc de crise voient une possibilité d’influence par le maintien de leur présence. Pour les talibans et Al-Qaïda, il en est de même : reconnaître la mort de Ben Laden c’est admettre qu’il a été puni, ce qui aurait pu et pourrait créer une perte de confiance et générer des désaffections. Le maintien du dispositif a donc constitué une grave erreur.


Ensuite, il faut constater la persistance d’une ignorance, voire d’un refus incompréhensible des réalités afghanes dans l’étude de ce dossier. En effet, il faut bien reconnaître que la population afghane est, dans sa très grande majorité, arriérée, illettrée ou analphabète, immergée dans un islam rigide appliquant strictement la charia et pour qui l’étranger, et en particulier l’occidental non musulman est considéré comme un infidèle et donc comme un ennemi. Les Britanniques et, plus récemment, les Russes en ont fait la cruelle expérience. Il ne semble pas qu’on en ait tiré les leçons. Car l’Afghanistan est non seulement caractérisé par un relief et un climat très hostiles mais il regroupe, de plus, une véritable mosaïque d’ethnies et de peuples divisés eux-mêmes en tribus dans lesquelles règne une culture de la violence. Ajoutons que les frontières officielles sont ignorées par ces peuples. Alors, raisonner en occidental dans cette région est une grossière erreur. Les seigneurs de la guerre ne sont pas prêts à accepter un pouvoir central, de surcroît imposé par l’Occident. C’est ainsi que les forces de l’OTAN se trouvent aujourd’hui devant un problème insoluble car à la lutte contre les talibans vient se greffer un combat livré en réalité aux seigneurs de la guerre contrariés par cette présence impie et, finalement, au peuple afghan lui-même pour qui chaque jour qui passe renforce la haine à l’égard de l’occupant et donc de l’Occident. Alors, vouloir distinguer les talibans modérés des autres talibans n’a aucun sens. Plusieurs raisons sont à l’origine de cette impasse et de cet échec.


En premier lieu, l’opération engagée en 2001 devait être une opération punitive. C’est pourquoi elle n’aurait pas dû durer plus de six mois. Le message aurait été d’autant mieux compris par les barbares car la lutte contre le terrorisme ne peut pas se concevoir comme une guerre. Les forces armées ne sont qu’un outil ponctuel et ne peuvent en aucun cas être la solution. Engager des unités terrestres sur des missions de reconnaissance dans ces zones montagneuses est, par ailleurs, inutile et suicidaire car dans cette guérilla l’adversaire n’est pas visible, et lorsqu’il l’est c’est parce qu’il frappe quand il l’a décidé. La technologie permet d’ailleurs d’assurer une surveillance permanente de secteurs importants non contrôlés et d’engager, lorsque cela est nécessaire, une frappe efficace. On réduit ainsi les possibilités d’embuscades, ce qui épargne des vies précieuses et on laisse, autre avantage, l’adversaire se découvrir.


En deuxième lieu, les pays occidentaux, entraînés par les États-Unis, ont la fâcheuse tendance à vouloir imposer leurs valeurs morales et leurs principes politiques, au motif qu’ils sont universels, dans des régions où ces normes ne sont pas acceptées. N’alimentent-on pas ainsi dangereusement un choc des cultures et donc des civilisations ? L’enfer n’est-il pas toujours pavé de bonnes intentions ? Car si les valeurs que nous défendons sont universelles, et elles le sont, elles s’imposeront un jour d’elles-mêmes. “ Il y a deux puissances au monde : le sabre et l’esprit. A la longue, le sabre a toujours été vaincu par l’esprit ” Promouvoir et diffuser nos valeurs est indispensable et nécessaire, mais vouloir les imposer par la force n’est pas réaliste et peut être contre-productif. Aujourd’hui, l’aide apportée au pouvoir en place depuis cinq ans n’a plus de signification car ce dernier, totalement corrompu, a prouvé son incompétence et son désintérêt total pour l’amélioration des conditions de vie de la population afghane.


En troisième lieu, persister dans la voie du maintien et du renforcement des forces en Afghanistan, c’est favoriser le ressentiment des pays musulmans à l’égard de l’Occident. A défaut d’importation du terrorisme dans nos pays, pour l’instant, c’est la burqa qui y est introduite en représailles. Ce ressentiment est une réalité et il est sournoisement soutenu et entretenu par nombre de pays musulmans. L’examen de la composition de la force internationale sous commandement de l’OTAN est révélatrice : sur les 42 pays participants, 28 sont membres de l’OTAN, les 14 autres ne comprenant aucun pays musulman. La raison est fort simple : le monde musulman condamne cette intervention. Avoir accepté cela lors des discussions sur la composition de cette force internationale a été une faute pour une opération légitimée par l’ONU et constitue un facteur qui creuse le fossé entre l’Occident et le monde musulman.


Enfin, une stratégie politique inconséquente, générant une stratégie militaire incohérente marquée par une absence de calendrier, a conduit à une impasse qui pourrait se transformer en bourbier. Faire cohabiter deux opérations militaires distinctes (l’une sous l’égide de l’ONU et commandée par l’OTAN, la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (ISAF ou FIAS), l’autre (Enduring Freedom ou Liberté Immuable) exclusivement américaine) est une aberration. D’autant qu’aucune coordination n’existe entre les deux, avec un cavalier seul d’Enduring Freedom à l’origine d’effets collatéraux navrants et désastreux sur la population civile dont l’ISAF subit les conséquences sur le terrain. On ne voit donc pas, dans ces conditions, comment on pourrait réussir à être en phase avec la population afghane pour créer les conditions pour parvenir à la paix.


Mourir pour Sarajevo avait un sens ; mourir pour Kaboul, aujourd’hui, en a-t-il ?



2. Editorial mars 2010 : L'échec de la communauté internationale en Afghanistan Le 28 janvier dernier s’est tenue la Conférence de Londres sur l’Afghanistan à laquelle participaient les représentants des pays engagés dans la Force internationale de l’ISAF (ou FIAS), des pays voisins de l’Afghanistan, des pays jouant un rôle essentiel dans la région, et les représentants de l’OTAN, des Nations unies, et de l’Union européenne. Au cours de cette conférence, le président afghan, Hamid KARZAI, a présenté son nouveau programme politique de la main tendue aux insurgés pour les réintégrer en les incitant à déposer les armes et en leur proposant notamment de l’argent et du travail. A entendre les diplomates occidentaux et le Secrétaire général de l’OTAN, cette conférence a été un succès et il faut aujourd’hui soutenir le président afghan qui a présenté son plan d’ouverture, phase transitoire qui doit conduire à la prise en charge complète par les Afghans de leurs propres affaires. Des esprits confiants estiment que certains talibans – devenus subitement modérés, sans que l’on sache ce qu’est un taliban modéré – sont prêts à discuter. La déclaration finale souligne même “ l’accueil favorable de ce plan qui vise à offrir une place honorable dans la société à ceux qui souhaitent renoncer à la violence, participer à une société libre et ouverte, respecter la Constitution et couper les liens avec Al Qaïda ” (sic)


On ne peut que s’étonner de cet optimisme béat et de ce déni de réalité qui risquent de compliquer la suite des événements. Car ce virage à cent-quatre-vingts degrés, plus de huit ans après le début de l’intervention, n’est-il pas d’abord le constat et l’aveu d’un échec cinglant pour la communauté internationale, piégée aujourd’hui et n’ayant pour seule perspective que de devoir choisir, à plus ou moins brève échéance, entre deux maux inacceptables : soit l’engrenage qui se transformera en bourbier avec le risque d’un départ peu glorieux, soit le reniement des valeurs pour lesquelles nos soldats et tant d’autres sont tombés ? Un échec cinglant, pourquoi ?


Sur le plan militaire, en premier lieu, l’opération punitive et légitime engagée à la fin de l’année 2001 contre les talibans et Al Qaïda - opération réussie puisqu’elle s’est traduite par le renversement du régime en place et la mort de Ben Laden - s’est transformée en un enlisement prévisible dès lors que les partenaires de l’ISAF, sous la pression des EtatsUnis, ont décidé de se maintenir sur ce territoire. Mais se maintenir, en ne cessant de renforcer le dispositif, pour quoi faire si ce n’est entraîner des pertes dramatiques au sein de la population civile et renforcer le sentiment d’hostilité de cette dernière à l’égard des forces armées étrangères dont la présence est considérée comme une occupation inacceptable? Car l’Afghanistan n’est pas un pays comme un autre. Le pouvoir central n’existe pas et Kaboul n’est pas l’Afghanistan. L’histoire de ce pays nous enseigne l’existence d’une société composée d’ethnies multiples, de clans féodaux barbares, de tribus rivales et hostiles entre elles, une société arriérée dans sa grande majorité et marquée par la violence permanente, mais cependant unie face à l’étranger par une religion pratiquée dans sa version la plus rigoriste et la plus intégriste. On n’impose pas par la force, dans ces conditions, la démocratie, concept inconnu et contraire aux mœurs et coutumes des habitants de ce pays. En outre, c’est dans ce contexte affiché par la Conférence de Londres qu’une vaste opération, considérée par l’OTAN comme un grand succès, était engagée pendant trois jours, à la mi-février, dans le Helmand, l’un des fiefs talibans. En fait, appliquant les principes élémentaires d’action de la guérilla, les talibans ont refusé le combat de front et évacué les lieux, d’autant que l’OTAN avait médiatisé cette opération et l’avait annoncée trois à quatre semaines auparavant. C’est une conception curieuse que d’engager une opération militaire d’envergure en se privant de l’effet de surprise ! Depuis plus de huit ans, l’adversaire est ainsi insaisissable et frappe quand il le décide.


En deuxième lieu, s’agissant de l’aide financière consentie à ce pays, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) ont confirmé l’annulation de la dette extérieure de l’Afghanistan de 1,25 milliards €. Par ailleurs, au titre de l’assistance au développement et à la reconstruction et à l’assistance humanitaire, c’est encore une fois l’Union européenne qui fournit la plus grande partie des moyens. C’est, en effet, près de 2 milliards € qui ont été engagés par cette dernière entre 2002 et 2009. De plus, l’aide internationale au développement sera augmentée de 50% dans les deux prochaines années. Avec un pouvoir central inefficace, non reconnu par les seigneurs de la guerre et de surcroît corrompu, on peut raisonnablement douter du bon usage de cette aide financière.


Enfin, en troisième lieu, sur le plan politico-diplomatique, de quelle légitimité peut se prévaloir le président afghan, réélu récemment dans les conditions que l’on sait (à peine un tiers des votants, fraude massive en sa faveur, annulation du second tour des élections, gouvernement toujours pas formé) et considéré par beaucoup comme un pion des États-Unis ? Par ailleurs, le consensus a-t-il réellement été obtenu lors de la Conférence de Londres ? Il convient, en effet, de rappeler que l’Arabie saoudite, le Pakistan et les Émirats arabes unis avaient reconnu le régime taliban entre 1996 et 2001. De plus, l’Arabie saoudite s’est déclarée, quelques jours avant la conférence, solidaire de sa propre créature - les talibans - et a dénoncé les pertes civiles causées par les opérations de l’OTAN. A l’évidence, tous les acteurs ne défendent pas les mêmes intérêts et ne visent pas le même objectif. Enfin, les principaux concernés, les talibans euxmêmes, interprétant à juste titre la démarche du président afghan soutenu par la communauté internationale comme une marque de faiblesse, d’incapacité et d’échec, refusent et rejettent le plan présenté, ce qui promet encore du sang et des larmes.


Alors, le choix est aujourd’hui cornélien pour la communauté internationale, et de fait pour la France: la Bérézina ou le reniement de nos valeurs ?


En effet, pour quelles raisons les talibans accepteraient-ils de déposer les armes alors que cette conférence concrétise, à juste titre, l’échec cuisant de la communauté internationale et en particulier des États-unis qui n’auront d’autre choix que de maintenir et renforcer le dispositif militaire. Cette perspective est en totale contradiction avec l’objectif annoncé par le président OBAMA d’un retrait de ses forces en 2011, objectif irréaliste si les talibans ne déposent pas les armes. D’autant plus que le président afghan a indiqué que la présence du dispositif actuel était nécessaire pendant encore cinq à dix ans pour assurer la transition et la prise de relais par l’armée afghane. On peut donc s’attendre, de la part des talibans, à la poursuite d’actions ponctuelles, multiples, radicales et meurtrières visant à faire plier la communauté internationale par le biais de la pression exercée sur les opinions publiques occidentales. Car il ne faut pas oublier que l’on ne combat pas sur ce théâtre des ennemis mais des fous fanatiques, barbares et kamikazes pour qui la vie n’a aucune valeur. C’est là pour eux un atout considérable et inégalable même face à un adversaire aussi puissant soit-il. On peut donc craindre dans ces conditions un retrait du dispositif militaire international dans les pires conditions.


D’un autre côté, accepter de dialoguer et de réinsérer les talibans dans la société afghane c’est se renier, c’est bafouer les valeurs et les principes que nous défendons et pour lesquels nos soldats et d’autres sont morts. C’est une insulte à leur mémoire et naturellement certains pourront dire qu’ils sont morts pour rien, ce qui est insupportable. Car accepter le plan du président afghan constitue une fuite en avant et marque le sacrifice des valeurs démocratiques sur l’autel d’un marchandage politique pour acheter une fausse paix. C’est renoncer aux libertés et aux droits individuels en Afghanistan. C’est la déscolarisation des filles et le retour des femmes aux foyers assurés très rapidement. Alors, tous ces efforts consentis jusqu’à ce jour auraient été inutiles ? Ce plan est inacceptable et il peut être l’occasion pour notre pays de présenter un calendrier pour se retirer dans des conditions convenables pendant qu’il est encore temps, évitant ainsi de vendre notre âme au diable. D’autant que la communauté internationale et les États-Unis en particulier, par leur obstination à vouloir se maintenir sur ce théâtre ont permis à l’Iran de progresser en toute tranquillité pendant plusieurs années sur son projet nucléaire. Nous aurons bientôt fort à faire.

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